samedi 10 octobre 2015

La mort de la mort. Lettre de septembre 2015. Numéro 78.

Notre espoir d'immortalité ne provient d'aucune religion, mais presque toutes les religions proviennent de cet espoir. Robert Green Ingersoll,  Views on Politics and Religion. Chicago Times, 1879 (traduction)



Thème du mois: Vivre beaucoup plus longtemps, plus d'ennui ou moins de stress ?



Parmi les paradoxes de la société contemporaine, il y a celui du temps disponible: à la fois rare et abondant. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, nous n'avons eu autant de temps libre. Cependant, beaucoup d'hommes et de femmes ressentent la vie contemporaine comme stressante et obligeant à se hâter.

Nous avons beaucoup plus de temps pour nous détendre parce que la durée du travail est plus courte et parce que les tâches ménagères sont beaucoup plus faciles à accomplir. Nous avons plus de temps également parce que la durée de notre vie est beaucoup plus longue.

Nous ressentons cependant une pression forte parce que l'éventail des activités que nous choisissons, des actes non nécessaires à notre survie, s'est élargi d'une manière qui était inimaginable il y a à peine un siècle.

Pour la majorité des citoyens de la planète, l'accès internet offre un choix de jeux, de films, de lectures, de musiques, d'activités virtuelles collectives ou individuelles qui est tellement large et rapidement renouvelé que nous n'en connaîtrons jamais qu'une partie négligeable Nos "amis" virtuels se multiplient et nous pouvons nous intégrer dans des communautés innombrables. D'autres loisirs sont plus accessibles qu'auparavant. En outre, pour environ deux milliards de citoyens (relativement) aisés, le monde est réellement accessible et il est possible financièrement de se déplacer physiquement presque d'un bout à l'autre des terres émergées.

Nous vivons donc plus la "civilisation des loisirs" que celle des "vacances" (issu du latin vacuum: vide). Les longues soirées d'hiver, d'ennui et d'uniformité, dans de froides chaumières ne sont plus qu'un souvenir qui devrait être assez désagréable, si notre mémoire n'était pas sélective.

Certains affirment, malgré l'abondance de choix contemporaine qu'une vie sans limitation de durée serait ennuyeuse. Nous ne profiterions des loisirs que parce qu'ils sont limités en durée. À cette affirmation, plusieurs contre-arguments peuvent être apportés:

- L'ennui apparaît aujourd'hui déjà chez des très jeunes adultes. D'ailleurs, les personnes plus âgées s'étonnent souvent que les adolescents soient désoeuvrés alors qu'ils ont tant de choses à faire. Autrement dit, ne pas s'ennuyer, c'est un apprentissage qui demande du temps. Les personnes âgées ressentent plutôt moins l'ennui,

- Dans le même ordre d'idées, l'ennui n'est pas plus souvent exprimé chez les personnes âgées de plus de 60 ou 65 ans que chez les autres adultes. Pourtant, les pensionnés n'ont (généralement) plus d'activités rémunérées. En fait, le malaise le plus exprimé vient des personnes plus jeunes en inoccupation forcée (les chômeurs).

- L'impression de lassitude ou de "désoeuvrement" peut être renforcée (ou diminuée) en fonction de la pression sociale à exercer ou non certaines activités. Les inactifs qui se percevront comme "aux crochets de la société" ressentiront un plus grand manque d'enthousiasme pour des activités "non poductives".

L'argument le plus fréquemment entendu à propos des dangers supposés de la longévité est celui de l'ennui suite à la répétition, parce que nous aurions tout essayé... C'est certain que certaines occupations trop répétées sont lassantes. Mais il s'agit seulement de cas spécifiques. Une bonne partie de ces sentiments vient probablement de ce que nous surestimons l'importance de ce que d'autres possèdent, certains objets de luxe particulièrement. Une fois que nous en disposons à volonté, nous nous apercevons assez vite que ces biens ont surtout une plus-value symbolique et le plaisir de les posséder fait place à la lassitude.

Quant à l'idée que nous pourrons tout remettre à plus tard parce que nous aurons du temps sans limite, si c'était exact, nous devrions déjà aujourd'hui constater ce phénomène bien plus chez les jeunes que chez les personnes âgées. De plus, au fur et à mesure que la durée de vie s'allonge, le rythme de changement de la société s'accélère plutôt qu'il ne ralentit.

En fait, pour de nombreuses activités, c'est précisément une forme de répétition qui crée le plaisir. L'amitié, le sentiment de plénitude en se retrouvant chez soi après un voyage, le plaisir pris à participer à des jeux de société, l'attente agréable du début d'un feuilleton télévisé, naissent d'un mélange d'uniformité et de nouveauté. Nous n'allons pas dans notre restaurant ou notre espace vert favori parce qu'il est fort différent chaque fois, mais parce que nous apprécions une certaine uniformité

Enfin et peut-être surtout, l'ennui et le stress proviennent notamment de ce que nous sommes conscients que notre temps est compté. pour paraphraser Woody Allen, l'être humain ne sera pleinement tranquille que lorsqu'il ne mourra plus (de vieillesse)

Ceci ne signifie pas, si demain nous trouvons un moyen de vivre sans limitation de durée que tout se fera naturellement. Certains pourront choisir de continuer à vieillir. Il faudra un apprentissage "de tout ce temps". Mais nous aurons le temps de nous y préparer!  

La bonne nouvelle du mois: Les Nations-Unies se prononcent en faveur d'une vie en bonne santé à tous les âges

Les 28 et 29 septembre, en prolongement des objectifs du millénaire, l'ONU a formellement adopté 17 objectifs de développement durable. Le troisième de ces objectifs est intitulé "Santé" et il mentionne:


Donner les moyens de vivre une vie saine et promouvoir le bien-être de tous à tous les âges est essentiel pour le développement durable. Des progrès sensibles ont été accomplis dans l’accroissement de l’espérance de vie et la réduction de certaines causes majeures de la mortalité infantile et maternelle. Des progrès notables ont été accomplis dans l’amélioration de l’accès à l’eau salubre et à l’assainissement, la réduction du paludisme, de la tuberculose, de la poliomyélite de la propagation du VIH/sida. Toutefois, il faut faire beaucoup plus pour éradiquer un large éventail de maladies et s’occuper de nombreuses questions de santé fort différentes, persistantes ou nouvelles.


Dans un monde où environ 70 % des décès sont dus aux maladies liées au vieillissement, c'est bien sûr en luttant contre ces affections et contre le mécanisme de vieillissement en général que les progrès les plus importants peuvent être accomplis.


Pour en savoir plus:

La mort de la mort. Lettre d'août 2015. Numéro 77.

Le plus important objectif stratégique de la science biomédicale est le développement de la recherche fondamentale et appliquée dans le domaine de la gérontologie. Sous la direction du ministère de la Santé, la recherche sur les bases moléculaires et biologiques du vieillissement et le développement de méthodes de longévité active a été coordonnée à travers plusieurs plates-formes scientifiques.
Nous espérons que cela nous permettra non seulement d'augmenter l'espérance de vie, mais aussi de porter à un niveau complètement différent le potentiel intellectuel et physique des personnes âgées de plus de 60 - 70 ans.

Veronika Skvortsova Igorevna, ministre de la Santé de la Fédération de Russie, réunion du présidium du Conseil d'Etat sur le développement de la protection sociale des personnes âgées, 5 août 2014 (traduction).

Thème du mois: Google et la longévité


Il y a un peu moins de 20 ans, en mars 1996, Larry Page et Sergey Brin, étudiants à la prestigieuse université américaine Stanford lançaient leur "robot d'indexation" qui prendrait le nom de Google en 1999.


Aujourd'hui, comme le sait le lecteur de ces lignes, la société est devenue l'entreprise la plus connue au monde. Pour la grande majorité des habitants ayant un accès à internet, à l'exception des chinois, Google est devenu synonyme de recherche en ligne. Pour des centaines de millions de citoyens, Google est aussi synonyme de messagerie, de traitement de texte, d'agenda, de calendrier, de carte géographique, de disque dur, d'album photographique et de bien d'autres choses (virtuelles) encore.

Les dirigeants de la société ont toujours affirmé que gagner de l'argent n'était pas le but premier de leur société. La société a d'ailleurs comme slogan informel "Don't be evil" (Ne soyez pas malveillants). Ce beau principe n'a pas empêché d'innombrables pratiques visant le profit pur et simple ainsi que des démarches pour éluder / "optimaliser" les impôts diminuant ainsi la solidarité avec les plus pauvres.

Mais, pour revenir au "côté face", le chiffre d'affaires de Google n'est qu'environ le centième chiffre d'affaire des sociétés de la planète, dépassé par bien des entreprises à la fois bien moins connues et bien moins influentes. En fait, tant les adversaires que ceux qui ont une vision favorable de Google s'intéressent plus à ce que veut Google qu'à l'épaisseur de son patrimoine et ils ont raison.

Les objectifs technologiques affirmés de Google sont multiples et souvent controversés. Ils concernent, bien sûr, d'abord internet et plus largement tout ce qui est informatique: logiciels, dont les systèmes d'exploitation, intelligence artificielle, produits divers en ligne et matériels informatiques, dont les célèbres Google glass. Mais Google s'aventure également dans des domaines a priori plus éloignés. Le terrain de recherche le plus connu est peut-être celui des voitures sans pilote, les Google cars. Mais le domaine qui pourrait nous transformer le plus totalement est celui de la santé.

Dans le cadre des modifications fondamentales de structure annoncées au cours de ce mois (création de la société Alphabet Incorporated), les projets relatifs à la biologie et à la médecine devraient être regroupés sous le titre de "Life sciences". Voici les quatre principaux projets et entités provenant de la société ou de ses proches.

Google genomics

est un site internet permettant l'analyse en ligne de données génétiques et le partage de ces données soit dans un cercle restreint soit pour tous. Google genomics collabore notamment avec la "Global Alliance for Genomic & Health", alliance où sont représentées de nombreuses institutions publiques et privées.

Baseline Study

est un projet de séquençage total de l'ADN d'abord de centaines de personnes, puis de milliers de personnes en bonne santé. Une fois ces séquençages achevés, il devrait être possible de déterminer ce qu'est le génome d'un être humain en parfaite santé et par déduction d'avoir des éléments à propos de ce qui peut être amélioré chez les personnes en moins bonne santé.  

23 & me

est une entreprise de séquençage informatique qui a été créée par trois personnes dont Anne Wojcocicki, lorsqu'elle était l'épouse de Sergey Brin (ils ont divorcé en 2015). La société permet à toute personne qui e souhaite de faire séquencer son génome. Pour des raisons juridiques (opposition de la "Food and Drug Administration" américaine), depuis fin 2013, la société n'offre plus de tests dans le domaine de la santé. Cependant, ces données sont analysables par d'autres et peut-être qu'un jour prochain, l'utilisation pour la prévention et les thérapies médicales sera possible voire encouragée. “23 & me” est proche de Google, mais c'est une société indépendante.

Et surtout Google Calico

qui est une société américaine créée il y a environ deux ans, dans le but avoué de s'attaquer au vieillissement. Pour cette société, Google est très discret voire même secret. Certains éléments sont néanmoins connus:

- Environ 70 personnes travaillent directement pour la société, la personne la plus célèbre est Cynthia Kenyon, biologiste et biogérontologiste américaine ayant réussi à multiplier la durée de vie de nématodes (petits vers de laboratoires) par 7.
- Des contrats impliquant des centaines de millions de dollars d'investissement ont été signés, entre autres avec la société biopharmaceutique Abvie, un centre médical universitaire texan et tout récemment avec AncestryDNA, entreprise qui dispose déjà actuellement de plus d'un million de profils génétiques.

Quels résultats potentiels ?

A travers ces sociétés, les dirigeants de Google cherchent-ils le secret de l'immortalité comme il est souvent écrit ? Ce n'est pas l'objectif de mettre fin à la mort mais "seulement" de permettre à l'être humain de vivre beaucoup plus longtemps, jusqu'à des siècles voire sans limitation de durée.

Vont-ils y parvenir? Probablement pas seuls ou en tous cas probablement pas rapidement tout seuls car le chemin de la recherche de longévité sera sans doute long, complexe et parsemé de fausses pistes. Mais l'annonce des projets suscite un intérêt croissant. Certains, y compris dans les institutions publiques, sont positivement impressionnés et pourraient être amenés à proposer des projets ambitieux et complémentaires.

D'autres s'oppose(ro)nt à Google. Ils ont le choix entre tenter de le bloquer ou tenter de le dépasser en visant des progrès de santé plus rapides et plus universels. Tenter de barrer la route au géant ou tenter de monter sur ses épaules.



La bonne nouvelle du mois: Les Belges ont gagné 218 jours d'espérance de vie
en un an (de 2013 à 2014)


C'est une avancée spectaculaire qui a été communiqué par les autorités belges responsables pour les statistiques. Un gain de 7 mois en un an. Mais il convient de relativiser immédiatement. Les évolutions de l'espérance de vie d'une année à l'autre ne signifient pas grand chose. Il est plus important de regarder l'évolution sur plusieurs années.

Depuis 10 ans, l'espérance de vie des belges est passée d'un petit peu moins de 79 ans à un peu plus de 81 ans. Chaque année, des milliers de femmes et d'hommes fêtent le jour de l'an alors qu'ils n'auraient pas survécu s'ils étaient nés, dans des conditions similaires, dix ans plus tôt. Bon an, mal an, la croissance continue donc au rythme moyen d'un peu moins de trois mois par année.


Pour en savoir plus:

dimanche 2 août 2015

La mort de la mort. Lettre de juillet 2015. Numéro 76.

La mort de la mort. Lettre de juillet 2015. Numéro 76. 

Lors d'une séance de questions-réponses, le cosmologiste britannique Stephen Hawking demanda à Mark Zuckerberg, dirigeant-fondateur de Facebook quels étaient les plus grands mystères scientifiques pour lesquelles il souhaitait une réponse. Parmi les questions que se pose le fondateur du plus grand réseau social de l'histoire de l'humanité, il y avait "Comment guérir toutes les maladies ?" et "Qu'est-ce qui pourrait nous permettre de vivre toujours?"

Thème du mois: Nématodes et drosophiles,
les champions de la longévité élastique.

Le nématode Caenorhabditis elegans, généralement désigné par l'abréviation C. Elegans, est un ver minuscule, d'un millimètre de long, abondamment étudié en laboratoire depuis une cinquantaine d'années. C'est probablement l'être vivant dont la physiologie et les caractéristiques sont le mieux compris au monde, grâce à sa simplicité et grâce au nombre énorme d'études à son sujet. Nous savons par exemple que le nombre de noyaux cellulaires et le nombre de neurones sont fixes. Un ver adulte est composé de 959 cellules dont 302 neurones. Malgré la taille minuscule du système nerveux, 300 millions de fois plus réduit que le nôtre, l'animal est capable d'apprendre et donc de mémoriser. Il s'agit de la mémorisation de choix simples (par exemple aller à droite ou à gauche pour éviter un choc électrique).

C. Elegans, dont la durée de vie normale, n'est que de trois semaines environ, est également l'animal dont la durée de vie a pu (proportionnellement) le plus être modifiée par des interventions humaines. Bien des moyens ont été testés: la température, la restriction calorique, l'injection de produits, la sélection et les modifications génétique, ...

Les drosophiles, aussi appelées familièrement mouches du vinaigre, sont des petits insectes présents dans presque toutes les régions de la planète. Il existe de nombreuses espèces et la plus étudiée est la drosophile melanogaster. Comme C. Elegans, sa durée de vie est très courte (30 jours), sa taille est très petite  (environ trois millimètres de long) et son élevage en laboratoire est d'une grande simplicité. Comme pour C. Elegans, un des sujets d'étude concerne les méthodes pour allonger "artificiellement" la durée de sa vie.

Un autre point commun de C. Elegans et de la drosophile melanogaster est que leurs génomes ont été séquencés avant celui de l'être humain, respectivement en 1998 et en 2000. Les deux génomes sont fort éloignés du génome humain, mais le génome de la drosophile a quand même plus de 50 % en commun avec celui de l'auteur de ces lignes.

Une différence entre les deux espèces est l'ampleur de l'allongement de la durée de vie suite à une intervention humaine. Pour C. Elegans, la combinaison de divers traitements a permis d'obtenir jusqu'à une durée de vie au moins sept fois plus longue que la durée naturelle. Pour les drosophiles, les traitements aboutissent à une augmentation moindre de leur brève existence.

Lors d'une expérience, la durée de vie des vers était même prolongée en ne les nourrissant pas du tout! Il va de soi que cette restriction calorique extrême n'est efficace que pour des êtres vivants très éloignés de l'espèce humaine. Cela ne fonctionne d'ailleurs pas pour les drosophiles.

Les recherches en matière de longévité pour ces deux espèces illustrent un point qui rend la recherche en matière de longévité accrue particulièrement complexe chez l'être humain. Apparemment, plus un animal est complexe, plus il est difficile d'influer sur sa durée de vie.

Les recherches sur les vers et les drosophiles sont donc utiles pour ouvrir des pistes, réaliser des expérimentations rapides, comprendre mieux des mécanismes de sénescence. Par contre, pour progresser fortement pour la longévité humaine, il faudra continuer poursuivre les recherches sur les mammifères et sur nous-mêmes que ce soit en laboratoire, par l'observation statistique et, de plus en plus, par des modèles informatiques mimant les réalités biologiques.

La bonne nouvelle du mois : Organisation d'un concours pour le meilleur court-métrage en faveur de la longévité

Heales (Healthy Life extension Society) et l'International Longevity Alliance (ILA) organisent un concours. Les artistes, citoyens, promoteurs de la longévité sont invités à réaliser une vidéo d'une durée minimale de 60 secondes et maximale de 10 minutes. Il peut s'agir d'une animation, d'un film, d'une succession de photos sous forme d'une histoire, d'un récit, de science, de fiction ou de science-fiction,...

Voulez-vous atteindre l'immortalité en devenant célèbre ou en évitant la mort ? En prenant part à cette compétition, vous aurez une petite chance de contribuer aux deux!

Vous avez jusqu'au 21 septembre 2015 pour concourir. Un jury international désignera les trois lauréats. Le premier prix est de 3.000 euros.

Pour en savoir plus:

·       De manière générale, voir notamment: heales.orgsens.org et longecity.org
·       A propos du prix pour le meilleur court-métrage de promotion de la longévité (en anglais): www.heales.org/nhs/images/ShortMovie2015Compet.pdf
·       A propos de C. elegans en laboratoire (en anglais): www.youtube.com/watch?v=zc1P7lGSzdU
·       A propos de la drosophile en laboratoire (en anglais): www.youtube.com/watch?v=ePBghFrPb7Y

mercredi 1 juillet 2015

La mort de la mort. Lettre de juin 2015. Numéro 75.

(...) Rien n'a été découvert en biologie qui indique l'inéluctabilité de la mort. Cela suggère pour moi qu'elle n'est pas du tout inévitable et que c'est seulement une question de temps avant que les biologistes découvrent ce qu'est la cause du problème et que cette maladie universelle et terrible ou cette "temporarité" du corps humain sera guérie. Richard Phillips Feynman Prix Nobel de physique de 1965 (1918-1988) (traduction)



Thème du mois: À la recherche de termes adéquats pour désigner les personnes pour et contre une longévité accrue


L'immense majorité des citoyens souhaite une vie en bonne santé la plus longue possible,

Cependant, l'immense majorité des citoyens passe peu de temps à s'interroger ou à agir sur les moyens de vivre nettement plus longtemps, que ce soit en prenant des mesures pour sa santé ou en se mobilisant pour la recherche.

Dans ce domaine comme dans d'autres, une mort, c'est un drame, mille morts c'est une statistique. Qu'une personne que nous connaissons meurt de vieillesse, cela nous émeut, que 110.000 personnes meurent de maladies liées au vieillissement chaque jour, c'est la banalité du quotidien.

Aujourd'hui, malgré les progrès médicaux, aucun terme courant ne désigne ceux qui militent pour des progrès médicaux et scientifiques permettant une vie en bonne santé beaucoup plus longue. Il n'y a pas non plus de terme pour définir ceux qui s'y opposent, à savoir les philosophes et éthiciens qui considèrent que la durée de vie actuelle est globalement satisfaisante. Les lignes suivantes envisageront quelques hypothèses

Termes utilisés pour désigner les personnes qui veulent permettre une vie en bonne santé beaucoup plus longue à ceux qui le souhaitent

Les immortalistes.

Le terme est provocateur et commode. Que cherchent à éviter, presqu'en toute circonstance, l'être humain et aussi l'animal? C'est la mort, de quelque source qu'elle soit. Cependant, le mot immortalité désigne l'invincibilité, l'impossibilité de mourir. Ce n'est ni possible ni souhaitable. Ce n'est pas possible parce que, dans un futur prévisible, nous resterons susceptibles de mourir que ce soit de maladies non encore connues, d'accidents, de suites d'une catastrophe ou pour une autre raison. Ce n'est pas souhaitable parce que vivre est un droit, pas une obligation. Un monde dans lequel il ne serait pas possible de mourir pourrait être totalement insoutenable pour certains.

Enfin, le terme a une signification religieuse forte. C'est la promesse d'une éternité après le décès qui concerne de nombreux courants religieux à commencer par les chrétiens et les musulmans.

Pour s'en distinguer, des spécialistes parlent "d'immortalité biologique". Ce terme est déjà utilisé pour définir la situation des (très rares) êtres vivants qui ne se dégradent pas irrémédiablement suite à leur avancée en âge. Il exprime aussi l'objectif de certaines personnes: la fin de sénescence humaine. .

Amortalistes

Le terme amortalité est un néologisme encore assez peu utilisé. Il pourrait désigner les êtres vivants d'aujourd'hui et les femmes et les hommes d'après-demain pouvant vivre sans vieillissement et donc sans limitation de durée mais pour qui subsiste un risque de mortalité par accident, décès volontaire, violence,.... Aujourd'hui cette amortalité signifierait la fin d'environ 70 % des décès dans le monde et de près de 90 % de la mortalité dans l'Union européenne. Bref, nous ne mourrions plus de vieillesse, mais nous courrions encore le risque d'être écrasés par un véhicule, par exemple. "Mourir oui, mais plus de mort lente" pour paraphraser et contredire Georges Brassens.

Longévitistes ou prolongévitistes

Le terme longévité désigne bien la perspective de l'écoulement du temps sans la dégradation qui y est aujourd'hui liée. L'ajout du préfixe "pro" rend l'objectif encore plus compréhensible. Les citoyens concernés pourraient se définir comme membres d'un mouvement longévitiste ou prolongévitiste.

Enfin, d'autres termes sont parfois proposés, mais ils ne sont pas souvent utilisés: anti-âge (surtout utilisés pour des produits), antivieillissement, "mélioriste" (pour améliorer l'homme) et "augmenteur"  (du terme "augmentation", proche de l'anglais "enhancement").

Dans la suite de cette lettre, c'est le mot "longévitiste" qui sera utilisé.

Termes utilisés pour les personnes qui refusent une vie en bonne santé beaucoup plus longue (pour eux-mêmes voire même pour ceux qui le souhaitent)

Il n'y a pas de terme par lequel les opposants à la longévité en bonne santé accrue se définissent systématiquement. Cependant, certains termes sont utilisés, principalement par les longévitistes.

Mortalistes

Les longévitistes anglo-saxons utilisent parfois un terme peu amène pour désigner leurs détracteurs: "deathist" que l'on pourrait traduire par "mortaliste". Le terme peut a priori paraitre excessif.

Il y a en effet parmi les opposants, certains qui estiment d'abord que lutter contre les maladies liées au vieillissement est impossible et donc "utopique" au sens commun du terme. Ils estiment que l'objectif est inatteignable. Dans ce cadre, les opposants ne sont pas "mortalistes" mais suivent simplement leur perception de ce qui est possible.

Mais d'autres opposants aux progrès médicaux (ou parfois les mêmes) se prononcent clairement contre le développement de solutions pour vivre plus longtemps, même si cela devient médicalement possible. Ils considèrent par exemple que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue au-delà d'un certain âge ou ils estiment qu'il y a une sorte de "devoir de mourir" par  "solidarité avec les jeunes".

Autres termes

Les anglophones utilisent assez souvent le terme "ageism" qui est traduit en français par "âgisme". Il désigne les discriminations à l'égard des personnes âgées dont le souhait de ne pas allonger la vie "inutilement" ou "de manière contre-nature" peut faire partie. Le terme bioconservateur est aussi parfois utilisé ainsi que le mot "apologiste" (pour désigner ceux qui font l'apologie du monde tel qu'il est, un monde où la durée de vie "naturelle" ne doit pas être augmentée).

L'avenir nous dira si un terme sera intégré au vocabulaire français ou si l'évolution vers la longévité se fera sans trop de heurts. Après tout, il y a eu des opposants à toutes les grandes progressions technologiques, pour de bonnes et de mauvaises raisons, mais l'histoire n'a pas toujours gardé leurs noms. Ainsi il n'y a pas ou plus de terme pour désigner les opposants à l'hygiène médicale, à l'anesthésie et aux transfusions sanguines.


La bonne nouvelle du mois : Essai clinique d'un produit luttant contre le vieillissement envisagé avec les autorités fédérales aux États-Unis.


Une équipe de chercheurs dont le professeur Nir Barzilai de l'Albert Einstein College of medecine de New-York et le gérontologue renommé Jay Olshansky a proposé à la "Food and Drug Administration" américaine (FDA) de tester durant 5 à 7 années l'utilisation de metformine pour trois mille patients âgés. L'expérience appelée "TAME Study" concernerait des personnes se trouvant  dans des groupes à risque ou souffrant de maladies liées à l'âge. L'objectif est de vérifier si ce produit a un impact positif pour réduire plusieurs maladies et diminuer les processus du vieillissement dans leur ensemble.

La presse anglo-saxonne et francophone ne s'y est pas trompé. Par exemple, Le Soir, quotidien belge francophone de référence, a titré "Vieillir, bientôt une maladie?". La puissante autorité américaine n'a pas encore décidé. Quel que soit le résultat, l'impact est déjà positif dans l'opinion publique. De plus en plus, la vieillesse n'est plus seulement un naufrage (pour reprendre une phrase du général de Gaulle), c'est aussi une maladie dont on ne guérit pas encore mais qui se soigne.



Pour en savoir plus:

·    De manière générale, voir notamment:
heales.orgsens.org et longecity.org
·    A propos du projet d'étude TAME, voir notamment healthspancampaign.org/2015/04/28/dr-nir-barzilai-on-the-tame-study
·    Source de la citation de Richard Feynman: mxplx.com/meme/176/