jeudi 29 juin 2017

Longévité individuelle et collective. La mort de la mort. Juin 2017. N° 99.


Les phrases étaient si éloquentes qu'il était difficile de résister au sentiment que des idées profondes et subtiles les sous-tendaient même si personne n'apercevait lesquelles. Nick Bostrom, la fable du dragon-tyran à propos de ceux justifiant le fait de ne pas lutter contre la mort par vieillissement.


Thème du mois. Longévité et risques existentiels (risques pour l'ensemble de l'humanité)




Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles écrivait, il y a 98 ans, Paul Valéry, au sortir de la première guerre mondiale.  Cette phrase forte était notamment l'illustration d'un monde où il devenait envisageable que les progrès technologiques mènent à la fin de notre histoire collective.

De quoi s'agit-il

L'angoisse d'une disparition, pas seulement d'une personne ou d'un groupe, mais de toute une civilisation voire de toute l'humanité, est une peur ancestrale, illustrée dans bien des contes et récits d'apocalypse ou de déluges. Dans ces récits, la catastrophe est souvent créée par les hommes -par une faute contre les dieux.

Le concept de "risque existentiel", la peur du côté obscur du futur fait partie des plus anciens cauchemars de l'humanité, un récit qui contrebalance mais aussi fait écho aux rêves d'immortalité. L'être humain est le seul être vivant qui a conscience de l'inéluctabilité de sa mort. Il est également conscient des forces et des fragilités des futurs collectifs. S’il veut puiser dans la survivance du groupe une certaine acceptation de sa fin, il est néanmoins conscient que le groupe lui aussi peut "mourir".

Dans le passé récent, le concept de risque existentiel a été très largement popularisé et théorisé par un philosophe suédois vivant à Oxford, Nick Bostrom. Celui-ci distingue les risques que l'humanité se crée à elle-même et les risques naturels (par exemple un astéroïde qui s'écraserait sur la Terre) et il considère qu'à court terme, ce sont les risques anthropiques qui sont les risques majeurs.

Pour les risques créés par l'humain, il y a malheureusement bien des catégories qui sont envisageables, notamment:

Et la liste est malheureusement largement incomplète, notamment parce qu'il existe presque certainement des risques dont nous n'avons pas encore conscience.

Malheureusement également, il est imaginable qu'un jour, compte tenu des progressions technologiques, la "démocratisation de la violence", l'accessibilité de moyens de destruction soit telle qu'un petit groupe, voire un individu isolé puisse détruire l'humanité.

Les optimistes rappellent que les grandes craintes technologiques du passé se sont révélées exagérées. Les pessimistes signalent notamment que le fait que nous sommes apparemment seuls dans l'Univers (ce qui s'appelle le paradoxe de Fermi) pourrait bien s'expliquer par le fait que les civilisations technologiques finissent par s'autodétruire. Ils rappellent aussi, par un trait d'humour, le parcours imaginaire de l'homme en train de tomber d'un gratte-ciel, qui croise au 15e étage un laveur de vitres et lui crie "Jusqu'ici tout va bien".

Longévité individuelle - longévité collective - pulsion de mort

Certains ont parfois affirmé que la longueur de l'existence collective était facilitée par la brièveté des existences individuelles. A entendre ce raisonnement, la mort d'un individu ayant été productif serait plutôt une bonne chose parce qu'il laisse la place aux générations suivantes. Certains verront aussi dans la mort de l'individu, précédé de sa décrépitude, une garantie que le groupe reste plus important que l'individu, une garantie de faiblesse des individus qui évite que ces individus se dressent contre la collectivité.

Mais parfois, ce désir et cette apologie de la mort vont plus loin. L'idée de mort souhaitable s'étend au-delà des individus, au souhait de la disparition de populations entières voire même de l'humanité. Les raisons invoquées peuvent être le respect de la nature ou d'une volonté divine, la fin de la surpopulation, la cruauté des femmes et (surtout) des hommes ou encore pour mettre fin aux souffrances humaines. Quoi qu'il en soit, c'est une considération que l'être humain ne vaut pas la peine de persister. Ceci peut s'expliquer psychologiquement. La mort étant acceptée individuellement, elle en devient souhaitée collectivement.

Attention, ici le trait a cependant été forcé. Ces "pulsions de mort", souhaits de disparition collective sont des attirances-répulsions où presque toujours la vie l'emporte. C'est la fascination qui s'empare de nous au sommet d'une falaise qui nous pousse à faire un pas en avant, l'envie que nous avons de détruire ce que nous avons de plus précieux, c'est une pulsion de mort qui nous fascine mais presque jamais ne l'emporte.

Longévité individuelle et collective - pulsion de vie et prévention des risques

En fait, le raisonnement selon lequel la mort des individus est favorable à un meilleur équilibre de la civilisation est incorrect à bien des égards. Une vie beaucoup plus longue des individus diminue les autres risques de destruction de l'humanité. Voici quelques raisons.

Dans une société où la vie devient très longue et où même la mort de vieillisse devient rare, nous avons plus de temps et d'énergie à consacrer aux autres risques de décès.  L'intérêt va alors pouvoir se concentrer sur les causes de décès plus rares et dues aux actions humaines, notamment les risques existentiels.

Une société permettant une vie en bonne santé beaucoup plus longue à tous ceux qui le souhaitent rend la vie beaucoup plus précieuse. Une des causes majeures de risques existentiels est la violence humaine. Aujourd'hui, tuer son prochain ou même tuer l'ensemble de l'humanité n'est en fait que l'accélération d'un décès inéluctable. Tout le monde meurt. Si après-demain la vie humaine n'avait plus de terme prévisible, les tentations de meurtre et "d'auto-annihilation" collectives pourraient devenir non plus seulement inacceptables mais aussi inimaginables. En d'autres mots, plus la vie individuelle est précieuse, plus nous veillons à la préserver et plus la pérennité de la collectivité sera assurée.

Une société dans laquelle les individus avancent en âge est une société de plus en plus pacifique. Les statistiques pénales démontrent que les crimes violents sont commis principalement par des personnes jeunes (surtout des hommes d'ailleurs). La sagesse n'attend pas toujours le nombre des années, mais l'écoulement du temps pour l'apprentissage de la vie en société aide considérablement.

Conclusion

La vie vaut-elle la peine d'être vécue et pourquoi ? Voici au moins quelques millénaires (et probablement beaucoup plus) que nous nous posons collectivement la question, même si aucun être humain n'a jamais pu se la poser durant guère plus d'un siècle. Quasiment chacun d'entre nous y apporte ses propres réponses qui souvent varient au fil du temps.

La conclusion est, dans la majorité écrasante des cas, que le jeu en vaut la chandelle. Oui, nous voulons vivre. Et nul ne devrait avoir le droit de mettre fin de manière prématurée à l'existence d'autrui, collectivement ou individuellement, en utilisant des moyens de destruction massive... ou en refusant de la recherche pour la santé.


La bonne nouvelle du mois: des investissements et déclarations nouvelles pour la longévité dans le monde de l'entreprise




Le milliardaire britannique Jim Mellon a déclaré (traduction) Je crois que, au cours de la décennie à venir, nous serons témoins de la période de découverte scientifique et d'avancement de l'histoire humaine la plus significative. (...) Ceci, je crois, mènera à la nécessité pour l'industrie de la longévité de prendre de l'importance et de devenir la plus grande industrie du monde. Jim Mellon, qui achève un ouvrage intitulé Juvenescence: Investing in the Age of Longevity rejoint le groupe croissant d'investisseurs et de sociétés qui poursuivent des objectifs clairs en matière de longévité.

Dans le monde francophone, des scientifiques proches de la société Elvesys, persuadés que vieillir n’est pas inévitable, et fermement décidés à révolutionner son concept même, ont récemment créé un site d'information baptisé LongLongLife.

Les autorités publiques, elles, restent plus discrètes. Mais les investissements publics pour les recherches dans tous les domaines liés aux maladies liées au vieillissement sont considérables. A quand une vision plus globale à ce niveau également? Les changements de paradigmes peuvent être rapides!


Pour en savoir plus:

mardi 30 mai 2017

Mortalité et sexualité. La mort de la mort. Mai 2017. N° 98.

Comme toujours, tout commence par le rapport à la mort. Par son refus absolu, vital obsessionnel. Parce que la vie est magnifique ou en tout cas peut l'être. Jacques Attali. Vivement après-demain. 2017.


Thème du mois : Vieillissement et fertilité.



"L'horloge biologique tourne" est une expression utilisée bien plus souvent pour désigner l'approche de la ménopause chez les femmes que la fin de la vie d'un être humain quel que soit son sexe.

Dans la nature, le vieillissement et la fertilité sont liés, mais de manière très différente selon les espèces.

Vieillissement accéléré après la reproduction

Pour de nombreuses espèces vivantes, la reproduction est un acte unique suivi d'un processus de sénescence accélérée.

Pour beaucoup d'espèces d'insectes, l'essentiel de la vie se déroule durant les stades dits larvaires. L'animal adulte vivra de quelques heures à quelques mois, se reproduira et puis mourra. Parmi les insectes les plus spectaculaires dans ce domaine, il y a les éphémères qui généralement ne vivent pas plus d'une journée au stade adulte.

Pour de nombreuses plantes annuelles (ou bisannuelles), la croissance se termine par la floraison et la mort. Il en va de même pour des espèces animales très différentes les unes des autres: les célèbres saumons du Pacifique qui remontent la rivière, fraient et meurent ; les poulpes et calmars qui pondent, gardent parfois leurs oeufs jusqu'à l'éclosion et s'éteignent au plus tard à la naissance des jeunes. Le terme technique utilisé pour cette reproduction est sémelparité.
Ce phénomène concerne aussi des espèces plus proches de l'humain. Chez une espèce de marsupial, l'antechinus, le mâle marsupial va mourir peu de temps après qu'il ait fécondé une ou plusieurs femelles.

Reproduction jusqu'à la fin de la vie

Mais la reproduction comme acte unique, n'est pas la règle générale. La plupart des êtres vivants, lorsqu'ils atteignent l'âge adulte, se reproduisent à plusieurs reprises.

De très nombreuses plantes et de très nombreux animaux se reproduisent périodiquement. L'animal le plus représentatif de ce point de vue, en tout cas en Europe, est probablement le cerf. La période de "rut" concerne de nombreuses espèces. La reproduction à un moment déterminé peut aussi suivre d'autres périodicités, par exemple le cycle lunaire déterminant les marées pour les tortues marines, un cycle de 17 ans pour la cigale Magicicada stependecim.

D'autres animaux se reproduisent chaque fois que les conditions sont favorables sans suivre des cycles extérieurs. Les lemmings, les lapins et les rats mais aussi des insectes comme les mouches domestiques et les drosophiles se reproduisent rapidement, mais ont une durée de vie maximale courte.

Enfin, chez des insectes dits "eusociaux" comme les fourmis et les termites, les reines peuvent pondre sans discontinuer pendant des années voire des décennies.

Pour tous les êtres vivants décrits jusqu'ici, soit l'acte de reproduction précède de peu la mort, soit la reproduction se poursuit jusqu'à ce que le mécanisme de sénescence, précédant également de peu la mort, la rende impossible. Pour quelques espèces, la durée de reproduction dépasse celle atteinte par les femmes. Il en va ainsi de certains reptiles. C'est le cas également d'au moins une femelle albatros, nommée Wisdom, baguée en 1956, et qui continuait de pondre en 2016, à un âge estimé de 66 ans.

Les humains et les orques

Chez de rares espèces animales, chez les femelles, la fin de la période fertile ne signifie pas nécessairement la fin proche de la vie.

En fait, la ménopause ne semble concerner que les orques, les globicéphales (des cétacés) et les êtres humains. Il existe d'autres mammifères, dont des primates, qui cessent de se reproduire à un âge avancé, mais cela n'est probablement pas systématique. À près de quarante à un peu plus de cinquante ans chez les humains et de trente à quarante ans chez les orques, la fertilité s'interrompt mais la vie se poursuit. Selon certains, ce mécanisme s'explique en terme de sélection naturelle par l'utilité des grands-mères pour l'éducation des jeunes. Pour les hommes et pour les orques mâles, la fertilité peut diminuer avec l'âge, mais l'andropause ne signifie pas l'interruption de la possibilité de reproduction.

Quelques perspectives intéressantes en matière de longévité

L'étude de la fertilité et de son évolution selon l'âge, particulièrement des animaux femelles est utile pour mieux comprendre le vieillissement:
  • Pour les êtres vivants qui meurent rapidement après s'être reproduits, l'étude des mécanismes biologiques de la période de fin de vie permet d'observer la sénescence "en accéléré" (alors qu'il faudrait des années pour mesurer la sénescence d'autres espèces).
  • La mesure de l'évolution de la fertilité (nombre de jeunes nés vivants, nombre d'oeufs pondus, nombre de graines...), permet de recueillir des données relatives au vieillissement. Le taux de fertilité sera un indicateur pour déterminer le rythme de vieillissement de l'animal (ou de la plante). Pour certaines espèces, ce taux de fertilité ne diminue pas, voire même augmente jusqu'à un âge avancé. Ainsi, des chênes multicentenaires continuent à produire des glands en nombre significatif et les séquoias produisent des cônes (contenant des graines) pendant des millénaires.
  • Il est utile de mesurer et de tenter de comprendre les liens entre certains types de fertilité et la longévité. Par exemple, en moyenne, plus un être vivant se reproduit tard, plus sa durée de vie est importante.
  • Il est souvent affirmé, y compris par des spécialistes, que, moins une espèce a de descendants (potentiels), plus son espérance de vie est longue et que la sélection naturelle favorise soit une reproduction abondante soit une vie longue. Ceci est probablement exact chez les mammifères. Par contre, cela n'est pas systématique pour les autres espèces vivantes. Les quahogs, les coraux, les éponges peuvent vivre pendant des siècles. Ils peuvent aussi avoir d'innombrables descendants. Cependant ceux-ci ne survivront quasiment jamais, sinon la planète serait couverte par ces espèces.

Comme dans bien d'autres domaines relatifs à la sénescence, force est de constater que bien des questions n'ont pas encore été explorées concernant le vieillissement et la reproduction. Des recherches plus abondantes pourraient nous offrir encore bien des pistes de réflexion pour mieux comprendre - et donc pour mieux lutter contre - les mécanismes de sénescence.



La bonne nouvelle du mois: Multiplication des conférences relatives à la longévité



L'espoir de modifications radicales dans le domaine de la longévité se mesure notamment par la multiplication des conférences à ce sujet. Au cours du seul mois de mai 2017 ont eu lieu :

Et bien d'autres activités scientifiques de type colloque liées aux questions des recherches scientifiques de santé et donc notamment à la longévité se sont déroulées au cours de ce mois.


Pour en savoir plus:

lundi 1 mai 2017

1er mai technoprogressiste pour une vie en bonne santé beaucoup plus longue

Depuis le 1er mai 2016, l'espérance de vie en bonne santé a augmenté de près d'un trimestre dans le monde. La durée moyenne de la vie des hommes et des femmes en Belgique est maintenant de plus de 80 ans. Elle est d'environ 70 ans dans le monde. Des millions de citoyens qui seraient morts au cours des douze derniers mois sans progrès de santé et croissance technologique coulent aujourd'hui des jours relativement paisibles. Jusqu'à la première moitié du 20è siècle au moins, le désir de progrès technique et le désir d'égalité sociale étaient liés. La gauche et les mouvements réclamant plus de solidarité et d'égalité rêvaient de lendemains qui chantent. Ces lendemains étaient faits de plus d'égalité, de plus de biens et d'un monde plus facile à vivre matériellement et technologiquement. Aujourd'hui, malheureusement, les progressistes ne rêvent plus guère de progrès technique, sauf dans une certaine mesure pour les énergies renouvelables. C'est probablement dû au traumatisme de l'échec de l'Union soviétique qui se réclamait du communisme et du progrès technique. Par ailleurs, le développement des pollutions et le réchauffement climatique ont mené beaucoup de progressistes à vouloir "renverser la vapeur" là où il fallait plutôt la purifier et donc l'orienter autrement. Il y a enfin la peur que les progrès augmentent les inégalités. Pourtant, contrairement à ce que beaucoup pensent, l'accélération du bien-être est plus grande dans les pays du Sud qu'au Nord. La mortalité infantile qui était une source majeure de décès poursuit sa diminution. La pauvreté multidimensionnelle décroît. Dans ce cadre de progrès humains globaux sans équivalent dans l'histoire de l'humanité, le téléphone mobile est passé en moins d'une génération du statut de bien de luxe à celui d'outil utilisé par la majorité des citoyens du monde. Plus de la moitié des adultes du monde ont désormais accès à internet. Une part énorme des connaissances collectives universelles est donc de plus en plus accessible. Ceci peut s'améliorer presque sans coût et sans discrimination, surtout si les progressistes se mobilisent en faveur de progrès techniques pour tous. Dans les développements à court et moyen terme, les (techno)progressistes pourraient exiger que chaque citoyen dans le monde ait droit à un téléphone dit intelligent (avec des accès développés à des services collectifs). Ils pourraient proposer que Google et Wikipédia fonctionnent comme des services publics de plus en plus développés. Le 22 avril a eu lieu une Marche pour les sciences dans de nombreuses villes du monde. Des scientifiques, des citoyens se mobilisent pour que les progrès scientifiques, de la santé à l'intelligence artificielle en passant par la robotisation et la lutte pour un environnement meilleur, soit utile à tous. Une gauche proactive et les citoyens soucieux de plus de solidarité doivent exiger des investissements publics importants pour permettre à tous de vivre mieux et plus longtemps. Aujourd'hui les différences entre espérances de vie au Sud et au Nord s'amenuisent. Mais si les résultats des recherches pour une meilleure santé et une vie plus longue ne sont pas publics, les progrès seront d'abord réservés aux plus aisés, seuls capables de s'offrir les soins et de vivre là où la pollution et les particules fines sont moindres. En 2017, les investissements publics en faveur de la longévité sont limités alors que Google et d'autres sociétés placent des sommes importantes et engagent des chercheurs renommés dans ce domaine. Cela crée un risque de renforcement des inégalités. Chaque centime de financement public utilisé avec succès pour des progrès médicaux contre les maladies liées au vieillissement peut bénéficier un jour à toute personne âgée. C'est l'investissement collectif le plus solidaire imaginable actuellement, un bénéfice potentiel pour des milliards d'êtres humains sans distinction de nationalité, d'origine, de capacité financière,... Des citoyens favorables aux progrès social doivent donc exiger des avancées technologiques collectives beaucoup plus rapides dans les domaines de la recherche médicale. Il est vrai que ces progressions gigantesques ne résolvent pas (encore?) tous les problèmes de bien-être. En effet, l'abondance est un instrument insuffisant pour permettre le bonheur de tous. De plus, au-delà d'un certain niveau de confort matériel, la perception du bien-être se fait surtout par comparaison avec le niveau matériel des autres, lequel progresse aussi. Il restera donc un jour à la gauche (et pas qu'à elle) à découvrir comment augmenter le bonheur dans une économie d'abondance. Pourquoi encore la gauche, et plus largement tous ceux qui sont soucieux de plus d'égalité sociale et de solidarité, doivent-ils être technoprogressistes? Pour développer l'égalité (radicale) du futur dans un monde où le travail tel que nous le connaissons sera de moins en moins nécessaire. Mais aussi parce que les progressions technologiques comprennent des risques immenses dans les développements contemporains (pollutions, effets de serre, risques pour la vie privée,...) et dans les développements à moyen terme. Ces risques à moyen terme, beaucoup moins souvent abordés, sont des risques existentiels liés à la maîtrise de plus en plus absolue de la structure du vivant, de la matière et surtout liés à une intelligence artificielle incontrôlée. Et le principe de précaution dans une société évoluant, ce n'est pas toujours arrêter les modifications technologiques, cela peut-être au contraire les accélérer pour sauver des vies et diminuer des risques. Pour que le progrès technique ait le plus de chance d'être aussi un progrès tout court, pour que les lendemains extraordinaires soient aussi des lendemains qui chantent, un des éléments favorables est une gauche proactive, capable de faire primer paix, égalité, justice et souci du bien commun sur les intérêts financiers et matériels à court terme. Il faut penser globalement pour agir localement. Il faut aussi penser à long terme pour agir à court terme. La question n'est plus de savoir si les progressions technologiques vont permettre une vie beaucoup plus longue en bonne santé, mais de réfléchir collectivement aux conséquences, de permettre à tous ceux qui le souhaitent de vivre plus longtemps et de maîtriser les risques. La science-fiction d'aujourd'hui, rêve ou cauchemar, voire plus probablement rêve et cauchemar, ne sera pas seulement la réalité de nos enfants, c'est aussi la nôtre.

Pour en savoir plus:

Réactions: didier.coeurnelle@gmail.com

vendredi 28 avril 2017

Les cellules qui ne voulaient pas mourir. Avril 2017. N° 97.

Certains pensent que ce qui sépare les hommes des animaux est notre capacité à raisonner. D'autres disent que c'est le langage ou l'amour romantique, ou les pouces opposables des mains. Vivant ici dans ce monde perdu, je suis venu à croire que c'est plus que notre biologie. Ce qui nous rend vraiment humain est notre recherche incessante, notre désir permanent d'immortalité. Arthur Conan Doyle, The Lost World 1912 (traduction).

Thème du mois: Vie et mort des cellules normales et des cellules sénescentes


Votre corps est un univers complexe peuplé de virus, de bactéries, de bien des substances et, surtout, de cellules. Le corps d'un être humain en compte environ quarante mille milliards. Chacune de ces cellules est une entité relativement autonome. Elles vivent, beaucoup se reproduisent en se divisant, des milliards meurent chaque jour. Certaines nous accompagnent tout au long de notre vie, les plus connues étant les neurones (même si certains neurones peuvent naître de cellules-souches durant notre existence). D'autres cellules ne vivent que quelques mois voire quelques jours, notamment les globules de notre sang et les cellules de notre peau.


Comment meurt une cellule? La fin d'une cellule à l'intérieur de notre corps peut se passer de bien des manières. D'abord, le décès d'une personne signifiera bien sûr la mort à court terme des cellules qui la composent. La fin d'une cellule peut être causée par d'autres traumatismes d'origine extérieure. Des conditions défavorables (température, produits toxiques, manque d'oxygène, ...) peuvent entraîner sa nécrose puis sa destruction. Cette destruction peut également se produire par suite de l'attaque par certains virus ou certaines bactéries. Ensuite, il y a les causes de disparition qui sont utiles au développement du corps. L'exemple typique est celui des futurs doigts d'un foetus. Au départ, lorsque les mains ne sont pas encore formées, les doigts sont encore liés les uns aux autres comme des palmes. Et puis les cellules entre les doigts vont se détruire. C'est un mécanisme qui permet au corps de se "sculpter" par soustraction de cellules. Pour ce type de destruction le terme scientifique utilisé est "apoptose". Certains parlent aussi, de manière plus imagée et moins rigoureuse, de "suicide" de la cellule parce que le mécanisme semble déclenché par la cellule elle-même et non par un environnement défavorable. Mais l'apoptose se passe aussi dans d'autres circonstances abordées plus loin. A noter qu'à côté de l'apoptose, il y a un mécanisme relativement proche qui s'appelle l'autophagie. Dans ce cas, les cellules ne "s'autodétruisent" pas mais elles absorbent/détruisent des parties d'elles-mêmes qui ne sont pas utiles ou qui dysfonctionnent. Il ne s'agit donc pas d'une mort cellulaire, mais d'une transformation. Jusqu'ici, les formes de vie et de mort abordées ne sont pas directement apparentées au vieillissement. Pour parler de la vie et de la mort des cellules par sénescence, c'est-à-dire du seul fait de l'écoulement du temps même dans des circonstances par ailleurs parfaites, il faut d'abord distinguer cellules-souches et autres cellules.

Cellules "immortelles" et cellules sénescentes

Les cellules-souches peuvent en principe se diviser sans limitation. Une cellule-souche se divisant donne naissance à deux cellules dont au moins une pourra ensuite continuer à se diviser sans limitation de durée. Parfois, certains parleront de "cellules immortelles". Il s'agit évidemment d'une image car ces cellules comme toutes les autres meurent si l'environnement est défavorable.

La majorité des cellules ne sont pas des cellules-souches. Elles ne peuvent se diviser qu'un certain nombre de fois. Cette limite est appelée "limite de Hayflick". Cette frontière n'est pas la même chez l'être humain que chez d'autres animaux. Pour les femmes et les hommes, la limite habituelle est d'environ cinquante divisions, mais cela peut varier selon le type de cellule concernée. La principale cause de cette limite est que, lors de la division cellulaire de ces cellules, une partie de l'extrémité des chromosomes appelée "télomère" disparaît. Lorsque les télomères deviennent trop courts, la cellule ne fonctionne plus correctement.

La durée limitée de vie des cellules ordinaires est, très vraisemblablement, une des sources du vieillissement et des divisions plus nombreuses pourraient permettre une vie plus longue. Cette question a été abordée dans d'autres lettres mais ne sera pas développée plus avant ici. Dans les cellules-souches, le raccourcissement du télomère est contré par une enzyme, la télomérase. Au tout début d'une existence, les premières cellules sont des cellules-souches dites totipotentes, c’est-à-dire capables de produire n'importe quelle cellule. Chez un individu adulte, la majorité des cellules-souches sont des cellules spécifiques, capables de se reproduire sans limitation mais ne pouvant former que certaines cellules (de la peau, de l'intestin,...) ou certaines catégories de cellules.

Il y a aussi des cellules-souches qui sont capables de se reproduire sans limitation mais de manière nuisible pour l'organisme. Ce sont les cellules cancéreuses. Les plus célèbres de ces cellules sont les cellules d'Henrietta Lacks. Madame Lacks était une citoyenne afro-américaine morte en 1951 d'un cancer de l'utérus. Les cellules cancéreuses, prélevées (mais sans son autorisation) peu avant son décès se sont divisées facilement. Elles ont été et sont encore utilisées pour un nombre énorme de recherches à vocation médicale.

Les cellules cancéreuses sont donc des cellules-souches nuisant au reste du corps mais qui ne "veulent" pas mourir. Arriver à détruire ces cellules ou au moins empêcher leur multiplication, c'est l'objectif majeur de toute la médecine oncologique.


D'autres cellules qui sont aussi nocives pour l'organisme sont les "vieilles" cellules arrivées en "bout de course". Normalement, ces cellules sénescentes se détruisent via l'apoptose et elles sont également éliminées par le système immunitaire. Mais le système immunitaire s'affaiblit avec l'âge et un nombre croissant de ces cellules s'accumulent. Un nombre relativement de ces "vieillards" peut avoir un impact négatif important provoquant notamment des mécanismes inflammatoires. Une des approches les plus originales et prometteuses de la recherche médicale contre le vieillissement de ces dernières années est la recherche de moyens pour éliminer ces cellules qui ne "veulent" pas mourir. D'assez nombreuses recherches dans ces domaines sont en cours. Dans ce cadre, la première difficulté est de ne pas "jeter le bébé avec l'eau du bain", c'est-à-dire de ne pas tuer (trop) de cellules saines en même temps que les cellules sénescentes. Pour atteindre ce but, les substances utilisées sont appelées "sénolytiques". Plusieurs produits ont été testés en laboratoire, notamment des drogues également utilisées pour la lutte contre le cancer. Comme annoncé dans la lettre mensuelle du mois passé, la destruction de ces cellules a été effectuée récemment par des chercheurs néerlandais sur des souris, notamment des souris transgéniques ayant un vieillissement accéléré. Cela permet une plus grande résistance aux maladies associées au vieillissement. Leur efficacité reste à vérifier pour la longévité de souris âgées "normales" et puis pour la santé des humains. Il faudra notamment fixer la proportion de cellules sénescentes à détruire car il semble que des cellules sénescentes en petit nombre peuvent également avoir une utilité pour l'organisme. Vu l'ampleur des dommages actuellement causés par les cellules sénescentes et le nombre relativement réduit de cellules qui doivent être détruites pour pouvoir contrer leurs effets négatifs, l'élimination des cellules sénescentes pourrait se révéler assez rapidement un moyen précieux pour augmenter la longévité en bonne santé des femmes et des hommes partout dans le monde.

La bonne nouvelle du mois: Marches pour les sciences partout dans le monde le 22 avril

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La triste nouvelle du mois: Décès de la doyenne de l'humanité


Le 22 avril, qui est aussi la Journée de la Terre, des dizaines de milliers de scientifiques, de chercheurs mais aussi de citoyens "ordinaires" ont défilé dans des dizaines de villes de par le monde en faveur des recherches scientifiques. Cet évènement qui était au départ orienté contre des réformes considérées comme "anti-scientifiques" suite à l'élection de Donald Trump est devenu un mouvement, favorable aux progrès scientifiques utiles à tous. A cette occasion, l'International Longevity Alliance a déclaré que La science est sur le point de découvrir les mécanismes responsables du déclin biologique associé au vieillissement humain. Cela peut conduire à des solutions fondées sur des données probantes pour réparer les dommages liés à l'âge, ralentir ou inverser les processus de déclin biologique et provoquer la régénération. Chaque action, chaque investissement public ou privé pour la recherche scientifique pour l'extension de la vie pourrait sauver des vies! (traduit de l'anglais)


Le 15 avril, Emma Moreno, dernière personne au monde ayant vécu dans les années 1800 est décédée à Pallanza en Italie, à l'âge de 117 ans.  Elle devait sa longévité à bien des hasards dont ceux de la génétique.  Violet Brown, jamaïcaine, dont le mari était gardien de cimetière (!) est dorénavant la doyenne de l'humanité.  Elle a également 117 ans, mais est née en 1900. Il faudrait beaucoup de progrès médicaux rapides pour que Madame Brown danse encore une danse jamaïcaine. Mais pour les générations suivantes, beaucoup d'espoirs sont permis.

Pour en savoir plus: