mercredi 27 août 2014

La mort de la mort. Lettre d'août 2014. Numéro 65.

Il n'y a pas très longtemps, un industriel français que je ne citerai pas m'engueule parce que dans "La mort de la mort", j'explique que la mort de la mort, c'est pour dans deux générations. Et lui qui est très riche et puissant, il ne comprend pas pourquoi il n'a pas droit à l'immortalité. Et il trouve cela profondément injuste. (...) Ma génération à moi est probablement l'avant-avant-dernière à mourir ou l'avant-avant-avant dernière (...) C'est la plus grande injustice de tous les temps et il faut l'assumer. Laurent Alexandre, médecin, dirigent de DNAVision, spécialiste des questions de longévité, lors d'une conférence "Les euro-révolutionnaires" mise en ligne le 20 juin 2014.


Thème du mois: La vieillesse est-elle une maladie?


Voici une question qui divise, voire qui fâche au sein de la communauté de ceux qui militent pour une vie beaucoup plus longue en bonne santé. Devons-nous considérer le vieillissement comme une maladie dont sont atteints toutes les femmes et les hommes pour autant qu'ils dépassent un certain âge. Ou bien est-ce une caractéristique physiologique, une évolution naturelle que nous cherchons à limiter?

Pour se forger une opinion, il importe d'abord de définir ce qu'est une maladie. La maladie, chez l'être humain, c'est une altération des fonctions ou de la santé. Le mot maladie vient du latin male qui signifie en mauvais état. Le mot anglais disease lui vient du préfixe privatif dis et du mot aise ou eise qui, en ancien français signifiait plaisir, confort, agréable. La maladie, c'est donc étymologiquement, comme dans notre perception, un dysfonctionnement du corps (y compris le système nerveux pour la santé mentale) provoquant un inconfort.

Le concept de maladie s'oppose généralement à celui de (bonne) santé encore que l'Organisation mondiale de la santé déclare explicitement dans son texte constitutif que "La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité."

Passons en revue quelques arguments en faveur et en défaveur de l'usage du terme maladie.
Arguments contre la prise en considération du vieillissement comme une maladie

1. L'argument principal est celui de la normalité et de l'universalité. La vieillesse est un phénomène universel. C'est un développement normal de l'être humain. Ce n'est donc pas une maladie.

Il peut d'abord être répondu à cela que le vieillissement n'est devenu un phénomène universel que récemment et principalement chez l'être humain car la plupart des autres êtres vivants meurent d'innombrables autres causes: prédations, parasites, maladies infectieuses, malnutrition, ...

Ensuite, il n'entre pas dans la définition courante d'une maladie qu'elle doive être exceptionnelle, "anormale". La majorité des citoyens sont atteints de la grippe un jour ou l'autre, c'est "normal", mais cela n'en reste pas moins une maladie.

2. Un autre argument est celui tiré de la "bonne santé" d'individus âgés. Il est ainsi affirmé que, même si les maladies sont plus fréquentes chez les personnes âgées, il n'en reste pas moins que beaucoup d'individus avançant en âge conservent une état physiologique tout à fait satisfaisant, démontrant par-là que le vieillissement n'est pas une maladie.

Cet argument est défendable jusqu'à un certain âge. En effet, même si des athlètes peuvent courir un marathon, nager, avoir des activités intenses jusqu'à 70, 80 voire 90 ans, à un moment donné, de toute façon, les capacités diminuent de manière importante.

3. Un troisième argument est issu de l'affirmation que la vieillesse n'est pas une maladie, parce qu'elle est un développement inévitable, que personne donc ne guérit de la vieillesse.

Selon ce raisonnement, toute affection aujourd'hui incurable ne devrait pas être considéré comme une maladie. Or, cet argument est très rarement apporté, par exemple, pour le virus du SIDA ou pour la maladie d'Alzheimer.

4. Enfin, un argument à connotation sociale est parfois avancé: considérer la vieillisse comme une maladie, cela signifie qu'une personne âgée est une personne malade et cela la stigmatise.

Il est clair cependant en ce début de 21e siècle, pour la grande majorité des citoyens et plus encore du corps médical, que le fait d'être plus faible psychologiquement ou physiquement, pour quelque raison que ce soit, ne doit pas remettre en cause le droit à un traitement. Au contraire du risque de stigmatisation et de discrimination, une personne plus faible, une personne malade, a droit à plus de soins, plus d'affection et plus de protection visant à améliorer autant que possible sa situation.

Arguments en faveur de la prise en considération du vieillissement comme une maladie

Une maladie tant en langage courant qu'en langage médical, c'est un état dans lequel les capacités physiques sont fortement diminuées à tel point que le fonctionnement normal de l'organisme n'est plus possible. En ce sens le simple fait du vieillissement est bien indice d'une maladie. Les indicateurs de réduction physiologique d'un individu normal âgé sont innombrables. Parmi ceux-ci:

  • diminution de la force et de la masse musculaires;
  • diminution de la capacité pulmonaire;
  • diminution des capacités cardio-vasculaires;
  • diminution des capacités cognitives;
  • diminution des capacités des organes sensoriels (réduction de la vision, de l'odorat, du goût);
  • diminution des capacités sexuelles et de reproduction (et même suppression de la capacité de reproduction chez la femme).
Mais la liste complète est bien plus longue. En réalité, presque tout dans le corps de l'être humain, se transforme progressivement avec l'avancée en âge et ceci à des rythmes variant selon les individus. Comme il s'agit d'un phénomène progressif et comme l'organisme a de merveilleuses facultés d'adaptation, nous ne nous en apercevons que rarement et partiellement. Mais du plus visible, la peau et les cheveux jusqu'au cœur de notre organisme, des plus grands os aux plus petites cellules et même parmi les myriades d'êtres vivants qui nous accompagnent en symbiose, en parasite, en source d'infection ou de guérison, tout se transforme. Presque tous les indicateurs biométriques se modifient. Même l'eau, source de toute vie, s'intègre fondamentalement différemment chez un jeune adulte où elle forme 60 % du poids corporel et chez une personne âgée où elle n'en représente plus qu'environ 45 %.

La maladie, un concept changeant

C'est l'état des connaissances, mais aussi les évolutions culturelles qui font de certaines caractéristiques humaines une maladie. L'homosexualité n'est plus considérée comme une maladie aujourd'hui. L'obésité, par contre, est devenue une maladie. Il pourrait en aller de même du vieillissement.

C'est aussi un débat partiellement sémantique. Ainsi le froid et la chaleur ne sont pas des maladies, mais on parlera d'un coup de froid et d'un coup de chaleur.

Les progrès considérables de ces dernières décennies ont permis une telle maîtrise que des personnes de plus en plus âgées nous apparaissent comme en bonne santé. Cependant si un médecin ou même un citoyen ordinaire pense examiner une personne de 25 ans alors qu'il examine un centenaire, jamais il ne pensera que cette personne est en bonne santé. En ce sens en tout cas, la vieillesse est bien une maladie et même la principale maladie de ce début du 21ème siècle, de Londres à Berlin, de Pondichéry à Ushuaia et de 50 à 122 ans.

Toutefois, il est probablement préférable d'indiquer que l'avancée en âge, le simple fait de l'écoulement du temps, est l'origine principale, voire parfois l'origine unique d'innombrables maladies et pas la maladie elle-même. Les maladies cardio-vasculaires, les cancers et les maladies neuro-dégénératives sont les affections les plus fréquentes pour le nombre de décès, mais un nombre énorme d'autres affections sont concernées. La dégradation de tout ce qui nous rend humain est heureusement progressive et souvent non-douloureuse. Comme pour d'autres affections, nous n'avons d'autre choix en cette année 2014 que de l'accepter. Cela ne signifie pas qu'il faut l'accepter sans réserve pour toujours.


Bonne nouvelle du mois: transfusion sanguine pour lutter contre la maladie d'Alzheimer



La maladie d'Alzheimer est la principale affection pour laquelle le nombre de personnes atteintes, le rythme d'évolution et le nombre de décès ne décroit que peu en proportion de la population concernée (dans une tranche d'âge donnée). En chiffres absolus, il s'agit même d'une maladie à croissance rapide, vu l'avancée en âge de la population et la réduction des autres causes de morbidité et de mortalité.

De nombreuses pistes scientifiques sont suivies afin de tenter de lutter plus efficacement contre les maladies neuro-dégénératives. Les recherches relatives à l'utilisation de sang dans le cadre de processus de réjuvénation sont nombreuses ces derniers mois. Des patients modérément ou fortement atteints par la maladie d'Alzheimer vont bénéficier de transfusions sanguines afin de tenter de diminuer l'impact de cette maladie redoutable. Cette expérience, qui se déroulera en Californie est basée sur des tests sur des souris qui ont été efficaces, tant pour l'état de santé global que pour les capacités cognitives.



Pour en savoir plus:
Source de l'image (dessin de Da Vinci): http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/08/Leonardo_muscles.jpg/85px-Leonardo_muscles.jpg

jeudi 31 juillet 2014

La mort de la mort. Lettre de juillet 2014. Numéro 64.

Leluis et Scipion, il faut résister à la vieillesse, s'évertuer pour en racheter les défauts et la combattre comme on fait de la maladie. Cicéron dans son Traité De senectute (de la vieillesse), faisant parler Caton, 44 avant Jésus-Christ. En latin: Resistendum, laeli et scipio, senectuti est; ejusque vitia diligentia compensanda sunt; pugnandum, tamquam contra morbum, sic contra senectutem.

Thème du mois: Souris vieillissantes, recherches rajeunissantes


Vous ne les verrez presque jamais. Vous les entendrez parfois. Elles vivent dans nos maisons, dans nos appartements et dans nos bureaux, généralement à moins d'un mètre d'un lieu où vous passez tous les jours, voire où vous dormez.

Nous sommes généralement indifférents à ces milliards de petits animaux si ce n'est pour les éliminer s'ils deviennent trop envahissants. Alors, nous utilisons de la "mort aux rats", sans guère nous préoccuper de leur mort, lente et douloureuse, par hémorragie interne.

En fait, nous ne nous préoccupons que des souris qui sont en captivité comme animaux de compagnie ou comme sujets d'expérimentation. Cette préoccupation est louable car le degré d'avancée d'une société se mesure notamment au degré de protection des êtres sans défense dont nous avons la garde. Mais la différence de traitement selon la proximité physique et psychologique est considérable.

De par le monde, il existe une catégorie de personnes qui cherchent à permettre une vie beaucoup plus longue pour certaines souris particulièrement protégées. Ce sont les chercheurs qui s'intéressent à la longévité. Ils expérimentent des produits, des régimes alimentaires, des exercices, des transfusions et bien d'autres méthodes encore. Dans leur travail, ils sont soumis â des règles très strictes d'attention voire de compassion pour les animaux. Parfois, ils s'attachent même à leurs sujets d'expérimentation. Cependant leur action n'est pas prioritairement destinée au bien-être des animaux, mais bien à celui d'autres êtres souvent faibles et presque sans défense, les personnes les plus âgées.

Il en va de souris de laboratoire comme des êtres humains de tous les terroirs. Le début de la vie est généralement sans grand souci de santé et ce n’est que plus tard que les symptômes de vieillissement apparaissent. Mais une différence fondamentale existe : chez les humains, "plus tard" se traduit par une grosse cinquantaine d'années alors que chez nos très lointains cousins muridés, par seulement d'une grosse cinquantaine de dizaines de jours.

Une souris de 18 mois commence à vieillir et c'est donc à partir de cet âge qu'il faudrait idéalement tester non seulement tout ce qui a une influence sur sa longévité, mais même tout ce qui a un impact sur sa santé. En effet, si nous pouvons faire des essais sur des souris plus faibles et en mesurer l'impact, nous pourrons un jour protéger et améliorer la vie des femmes et des hommes les plus faibles.

Cela se pratique peu encore aujourd'hui. Parce que les chercheurs  s'intéressent peu à la lutte contre le vieillissement, parce qu'il est plus simple de tester sur des animaux jeunes et en parfaite santé, mais aussi pour de simples raisons économiques. Même si une souris consomme très peu (un gramme de nourriture par jour), élever une souris jusqu'à l'âge de 18 mois signifie 15 mois de garde supplémentaire dans des conditions correctes avec un suivi quotidien par rapport à l'élevage de jeunes souris adultes.

Elever des souris pendant longtemps pour pouvoir tester dans des conditions ressemblant plus à ce qui nous menace comme humains est souhaitable. De plus, pour les souris jeunes comme pour les souris adultes, pour l'expérimentation, il est nécessaire de travailler en comparant les individus bénéficiant d'un traitement à ceux n'en bénéficiant pas et ceci dans des conditions de strict "(double) aveugle".

Cela signifie:

  • que les souris doivent être séparées en deux groupes (ou plus) dont au moins un groupe témoin, sans traitement spécifique;
  • que les personnes qui s'occupent des animaux ainsi que les personnes qui mesurent les résultats ignorent à quel groupe de souris ils ont affaire. Ceci pour diminuer le risque de fraude mais surtout pour diminuer le risque de traitement différencié fait par les chercheurs sans qu'ils s'en rendent compte. Même le meilleur chercheur du monde est inconsciemment influençable.
Dans certains cas, le double aveugle est impossible. Il faut alors veiller autant que possible à ce que les conditions soient quand même similaires et à ce que ceux qui soignent et mesurent les résultats ignorent le but de l'expérimentation. 

Enfin, les progrès technologiques permettent de plus en plus une automatisation de bien des procédures. Outre l'avantage économique, les risques d'erreur et de biais inconscients sont considérablement limités lorsque le traitement et la mesure sont effectués par des machines.

Les expériences qui pourraient être faites concernent notamment:

  • les produits, pharmaceutiques ou non, pour lesquels des spécialistes pensent qu'un effet positif est possible;
  • la thérapie génique;
  • l'injection de cellules souches;
  • l'alimentation;
  • des techniques diminuant l'impact de maladies neurologiques;
    les nouveaux produits testés dans le cadre REACH (aujourd'hui, seule la nocivité éventuelle est testé; il serait envisageable de tester aussi pour des effets positifs induits);
  • des "cocktails" de mesures, par exemple, injection de cellules souches et administration simultanée d'un produit.
Une fois ce type de test lancé, les résultats sont rapides. Les souris vivent rarement plus de 3 ans. L'efficacité d'un traitement peut donc être établie en 18 mois. Psychologiquement, le jour où une thérapie aura un impact considérable sur la longévité de la souris, beaucoup de citoyens pourront se dire et souhaiter que ce soit leur tour de vivre plus longtemps. C'est d'ailleurs notamment pour cela qu'une organisation britannique, la "Methuselah Foundation" dote d'un prix celui qui arrivera à établir un traitement permettant à une souris de vivre plus longtemps que toutes les autres souris de laboratoire avant elles.

Il faut cependant rester prudent. Des moyens peuvent être efficaces pour les souris et pas pour l'homme. Inversement, il peut y avoir des moyens inefficaces pour les souris ayant un impact positif sur l'homme qui risquent de passer inaperçus. Il reste que l'expérimentation sur des souris vieillissantes est un moyen économique, efficace, prometteur, relativement simple et facilement compréhensible pour promouvoir et accélérer les recherches en matière de longévité. Toutefois, d'autres recherches restent nécessaires pour être en mesure de donner aux personnes âgées du futur et même à certaines des personnes déjà âgées aujourd'hui une vie en bonne santé plus longue et plus heureuse.


Bonne nouvelle du mois: Un nouveau projet de Google,
"Baseline Study"


Google continue ses investissements dans le domaine de la compréhension de la physiologie des êtres humains et donc de la santé. Cette société va recueillir l'information génétique et moléculaire de 175 personnes (anonymes) en bonne santé pour pouvoir décrire aussi parfaitement que possible ce qu'est un être humain sans maladie. Pour ce faire, Google a notamment engagé Andrew Conrad, biologiste spécialiste des tests relatifs au Sida.

Des milliers d'autres personnes devraient être examinées après les 175 premières personnes. Cela devrait permettra de déterminer avec précision de multiples éléments génétiques et physiologiques qui contribuent à notre bonne ou mauvaise santé.

Ce projet intitulé "Baseline Study" est remarquable. Il reste à espérer que des institutions publiques emboitent le pas et/ou que les éléments utiles découverts soient mis à disposition de manière ouverte pour les chercheurs, le corps médical et l'ensemble des citoyens.



Pour en savoir plus:

samedi 5 juillet 2014

La mort de la mort. Lettre de juin 2014. Numéro 63.

Question du journaliste: Google et Apple se sont lancés, via Calico dans le soutien (...) de ce projet d'immortalité pour l'homme, de cet homme augmenté. Est-ce que pour vous cela signifie qu'on y va inévitablement ?

Alors, cela dépend à quelle échelle. Si c'est une échelle un petit peu plus lointaine, oui, très certainement. Ce qui est important de souligner, c'est l'imaginaire. Il y a une colonisation de l'imaginaire commun par cette quête de l'immortalité, très certainement. C'est-à-dire que chacun tout d'un coup en fait une question peut-être demain personnelle. Et on y met les moyens financiers et donc cela devient le grand marché, (…) le désir d'immortalité (…). Après, est-ce que nous allons à grands pas vers la démocratisation de cet accès à l'immortalité, là je crois que l'on peut encore être un peu plus calme sur cette arrivée. Cynthia Fleury (philosophe et membre du conseil national d'éthique français). Arte, juin 2014, répondant à Raphaël Hitier.

Thème du mois: la sarcopénie

Le vieillissement est un ensemble de modifications physiologiques successives et progressives qui touchent notre organisme.

Les conséquences externes (rides, perte de cheveux, modification du timbre de la voix, perte d'audition, réduction de l'acuité visuelle...) sont les plus facilement observables, mais c'est à l'intérieur du corps que les effets sont les plus profonds. Une des modifications physiologiques les plus impressionnantes concerne la proportion d'eau dans notre corps. Un bébé est composé d'environ 80 % d'eau, un adulte de 60 % et une personne âgée de 45 % seulement.

Le terme qui définit probablement le mieux le développement progressif des affections pour les personnes âgées, c'est le mot "fragilité". Cette fragilité globale accompagne la croissance avec l'âge des maladies cardiaques, des cancers et des maladies neurodégénératives qui sont les trois grandes catégories d'affection potentiellement les plus souvent létales pour les aînés.

Mais il y a également d'autres affections, moins souvent citées, parce qu'elles sont moins directement dangereuses et qui marquent cette fragilité croissante. La maladie la plus connue est l'ostéoporose, c'est-à-dire la diminution de la masse osseuse, accompagnée d'altérations physiologiques, qui fragilise les os, augmentant le risque de fracture. Cette maladie touche d'abord les femmes après la ménopause, mais peut également atteindre des hommes.

La sarcopénie est une affection qui se caractérise par la diminution de la masse musculaire. Elle se produit presque exclusivement chez des sujets âgés, entraînant d'abord une diminution de la force physique. Elle devient fortement invalidante et, aux stades aigus, elle peut accélérer, voire entraîner le décès.

Le terme sarcopénie est peu connu et utilisé depuis assez peu de temps. La diminution de la masse musculaire, souvent accompagnée d'un développement de l'obésité, est pourtant une difficulté de santé qui touche tous les citoyens âgés sans exception.

Certaines personnes culminent à un âge avancé pour des activités artistiques, scientifiques, politiques, sociales,... Par contre, l'universalité de l'affaiblissement musculaire explique que la puissance physique d'un individu ne reste jamais suffisante pour exercer des activités sportives à un haut niveau après l'âge de 50 ans. Les seules exceptions concernent des sports pour lesquels la force et la résistance physiques sont moins importants que l'habileté (équitation par exemple).

La presse s'est fait l'écho du record de vitesse cycliste établi par un centenaire, monsieur Robert Marchand. Il faut savoir que la distance parcourue en une heure par cet athlète n'est que de 26,9 kilomètres, un peu plus de la moitié du record de l'heure cycliste "classique" de 49,7 kilomètres.

La sarcopénie est importante. En effet, un des meilleurs prédicteurs de l'espérance de vie des personnes âgées est, tout simplement, leur force physique, par exemple la puissance avec laquelle ils peuvent empoigner un objet.

Il n'y a pas de moyen connu à ce jour d'interrompre totalement le processus de perte de masse musculaire. Par contre, ralentir le phénomène est possible par une bonne hygiène de vie comprenant de l'exercice physique régulier.

Pour envisager l'interruption totale de la sarcopénie, il est probable que c'est l'ensemble du mécanisme du vieillissement physiologique qui devra être maîtrisé. Se poser la question de la lutte contre cette affection, c'est en fait se poser la question de la lutte contre le vieillissement dans son ensemble. La réponse dépendra pour une part déterminante des investissements, de la volonté, de l'enthousiasme, de l'imagination et de la ténacité des chercheurs qui, chaque jour, explorent les pistes d'une vie en bonne santé plus longue, plus résiliente et plus épanouie.


Bonne nouvelle du mois: La Grande-Bretagne annonce une lutte accrue contre la maladie d'Alzheimer.

Nous avons besoin de rien de moins que d'une riposte tous azimuts contre la démence, avec nos meilleurs scientifiques dans l'environnement approprié pour développer de meilleurs traitements et, finalement, un remède a déclaré le Premier-Ministre britannique David Cameron le 19 juin 2014 lors du "Global Dementia Legacy Event" à Londres.

Le premier ministre s'est engagé à doubler les moyens financiers pour les recherches à ce sujet d'ici 2025.

S'attaquer à la maladie d'Alzheimer en soi, et pas seulement à ses conséquences, ce n'est pas encore s'attaquer au vieillissement en soi. Mais c'est déjà s'attaquer à la forme de vieillissement qui produit les effets les plus terrifiants pour les personnes âgées et pour les proches.


Pour en savoir plus 

samedi 31 mai 2014

La mort de la mort. Lettre de mai 2014. Numéro 62.

Je fais partie de ceux qui ne regrettent pas leur jeunesse (je l'ai vécue avec bonheur, mais je ne voudrais pas recommencer depuis le début), car je me sens plus riche aujourd'hui qu'autrefois. Or, songer que, à ma mort, toute cette expérience sera perdue est pour moi une source de souffrance et de crainte. Même si je me dis que mes descendants en sauront un jour autant que moi, si ce n'est plus, cela ne me console pas. Quel gâchis, des dizaines d'années à construire une expérience et puis tout perdre! C'est comme brûler la bibliothèque d'Alexandrie, détruire le Louvre, laisser s'enfoncer dans la mer, la très belle, très riche et très savante Atlantide. Umberto Eco. La mort et l'immortalité. Encyclopédie des savoirs et des croyances. 2004.

Longévité: l'âge de ses artères?

Le sang qui coule dans nos artères constitue moins d'un dixième de la masse corporelle. C'est un liquide constitué principalement de globules rouges, de globules blancs, de plaquettes sanguines et de plasma qui circule pratiquement partout dans notre organisme. Détient-il des secrets en matière de rajeunissement?

Brève histoire des usages culturels et thérapeutiques du sang 

Dans la plupart des cultures, le sang a une signification spécifique. Il peut représenter la vie elle-même, être un symbole de la jeunesse ou au contraire faire l'objet d'interdits. Parfois dans les civilisations qui pratiquent la mise à mort d'animaux, il sera conservé à part après le sacrifice pour être consommé ou pour servir à des divinations. Pour la religion catholique, le vin de messe se transforme en sang (ceci est appelé "transsubstantiation"). Pour les religions musulmane et hébraïque par contre, l'animal doit être vidé de son sang avant d'être consommé. 

Enfin, le sang a été perçu comme un symbole inaliénable de la proximité héréditaire se transmettant sans disparaitre de génération en génération. Ainsi l'expression "frères de sang" sera utilisé pour des frères biologiques et le terme "sang bleu" désignera les nobles. Le "mélange des sangs" notamment chez certains peuples amérindiens se fera en faisant entrer en contact le sang de deux individus.

A côté des usages symboliques ou en complément de ceux-ci, le sang, a été perçu depuis fort longtemps par certains comme un liquide permettant la régénération.

Les vampires, créatures mythiques, se nourrissant du sang d'autres personnes, se retrouvent dans de nombreuses cultures, même si le terme de "vampire" pour désigner ces êtres, ne date que du 18ème siècle.

Etant donné que les battements du cœur et la circulation du sang sont, après la respiration, les signes les plus tangibles de la survie d'un être humain inconscient, il est logique que les premières tentatives de transfert de sang vers une personne malade aient été très anciennes. Une des premières tentatives eut probablement lieu en 1492. Le pape Innocent VIII aurait bu le sang de trois jeunes enfants de 10 ans. Ni les enfants, ni le pape ne survécurent. Les premières transfusions avec un taux de réussite raisonnable n'auront lieu qu'au cours de la première guerre mondiale, lorsque les groupes sanguins seront connus.

Mais le suc de la vie a aussi été perçu depuis des temps très lointains comme pouvant être trop abondant. Pendant deux millénaires, l'extraction du sang a été considérée comme une pratique thérapeutique majeure. Les mésopotamiens, les égyptiens, les grecs anciens, les romains, les médecins du moyen-âge et même les médecins de la Renaissance étaient convaincus que l’équilibre du métabolisme humain pouvait être amélioré en retirant une partie du fluide indispensable à la vie. La saignée, et également au 19ème siècle les sangsues absorbant du sang, ont été utilisés pour soigner d'innombrables maladies et même dans un but prophylactique. La pratique ne sera progressivement abandonnée qu'au cours du 19ème siècle et même aujourd'hui certains praticiens de médecines dites "traditionnelles" ou "naturelles" l'utilisent encore.

Il est fascinant de constater que cette branche majeure de la médecine a traversé autant de cultures différentes. Ceci alors que, sauf cas très particuliers de certaines maladies du sang et d'hypertension, la santé des patients ne s'en trouvait aucunement améliorée et alors que, bien sûr, les risques d'affaiblissement et d'infection étaient considérables. Il a fallu attendre la vérification statistique de l'inefficacité pour que la thérapie faiblisse enfin. Ceci rappelle, s'il en est besoin, combien les thérapies perçues à un moment donné de toute bonne foi comme naturelles, immémoriales et établie par des praticiens reconnus, peuvent être dangereuses, en l'absence de vérification expérimentale.

Thérapies et réjuvénations envisageables aujourd'hui

Depuis environ un siècle, la transfusion sanguine est maîtrisée. Il est utile de constater que, à l'exception de témoins de Jéhovah, très peu de citoyens sont réticents aux transfusions pour des raisons éthiques, alors même qu'il s'agit d'une approche thérapeutique profondément invasive, puisque presque chaque cellule de notre corps finira par être irriguée par ce corps étranger.

Actuellement, les transfusions sanguines entre personnes (ou la transfusion dite "autologue", c'est-à-dire la transfusion par une personne de son propre sang qui a été "stocké" en un lieu) ne sont en principe effectuées que pour pallier à des manques physiologiques dans le cadre d'affections. La seule exception non anecdotique est l'utilisation de sang pour améliorer des performances sportives, mais cette pratique est illégale en compétition.

Le sang pourrait-il un jour être utilisé spécifiquement dans le but d'allonger la durée de vie des femmes et des hommes n'ayant pas une affection déterminée? Etant donné son ubiquité, c'est une évolution imaginable en modifiant les cellules et substances qui le composent.

Durant ces derniers mois, deux découvertes scientifiques intéressantes liées au système sanguin et à la longévité ont été décrits.

Hendrikje van Andel-Schipper, une citoyenne néerlandaise décédée en 2005 à l'âge de 115 ans a été la personne la plus âgée au monde à avoir donné son corps à la science. Les recherches permises grâce à l'examen de son organisme se sont achevées récemment. A son décès, il semble que toutes les cellules de son sang ne provenaient plus que de deux cellules-souches alors qu'un organisme normal en possède beaucoup plus. La presse a relaté que cette personne était encore en bonne santé mais est décédée principalement parce que les cellules de son sang ne pouvaient plus se régénérer. En voyant des photos de la personne, on s'aperçoit cependant tout de suite que l'expression "bonne santé" est à prendre de manière très relative, par comparaison avec d'autres personnes très âgées.

Des chercheurs de Harvard considèrent que le sang de jeunes souris pourrait améliorer l'état de santé ou en tout cas les indicateurs métaboliques de souris âgées. Dans une expérience menée en Grande-Bretagne, des souris âgées se sont vues transférer le sang de souris jeunes en établissant une circulation commune par paire (une souris jeune, une souris âgée). Après quelque temps, il a été constaté que le métabolisme des souris âgées s'était amélioré. Selon les chercheurs, des thérapies similaires pourraient être un jour envisagées chez des êtres humains, par le biais de transfusions. Cela ouvrirait notamment des pistes en ce qui concerne la cognition des personnes atteintes d'Alzheimer. Il faut cependant remarquer:
- que cela supposerait de nombreux progrès médicaux pour la production de sang humain
- que les tests sur les souris n'ont pas porté sur l'espérance de vie proprement dite des souris, mais uniquement sur les indicateurs métaboliques peu après la transfusion.

Il serait cependant assez logique, notamment compte tenu des éléments cités, de penser que des thérapies basées sur des transfusions aient un avenir, non seulement pour lutter contre des maladies ou des manques, mais également pour allonger la durée de vie. Dans une vue plus prospective et à plus long terme, il est aussi possible d'imaginer qu'un jour le sang transfusé soit un liquide dans lequel des nanorobots seront introduits et se répandront dans la quasi-totalité de l'organisme pour agir là où ils sont nécessaires. En ce qui concerne les maladies neuro-dégénératives, ces minuscules appareils seraient amenés par le sang jusqu'à la barrière hémato-encéphalique qu'ils pourraient franchir ensuite, grâce à leur petite taille, comme les nutriments et substances amenés par le sang le font déjà.

Bonne nouvelle du mois: Les statistiques de l'OMS démontrent que l'espérance de vie continue à progresser presque partout dans le monde.

N'en déplaise aux pessimistes, malgré les pollutions, l'obésité et le développement de certaines affections, au Nord comme au Sud, à l'est comme à l'ouest, l'espérance de vie continue à progresser. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) vient de publier des statistiques mondiales portant sur la période 1990 - 2012.
Du citoyen du Libéria qui a gagné 20 ans d'espérance de vie, mais pour espérer vivre seulement 62 ans, à la femme japonaise dont la durée de vie moyenne est désormais de 87 ans, environ 4 ans de plus qu'en 1990, les progrès sont bien plus rapides que ce que la majorité des citoyens pensent, même s'ils sont bien inférieurs à ce qui serait possible si la recherche pour une vie en bonne santé beaucoup plus longue devenait une priorité majeure.

Pour en savoir plus

jeudi 22 mai 2014

Lettre aux électeurs pour le 25 mai 2014: pour un choix écologiste, progressiste et démocratique

Dans quelques dizaines d'heures, vous pourrez voter pour les élections régionales, fédérales et européennes. 

J'ai choisi, il y a déjà près de 25 ans, de militer pour Ecolo et pour Groen, les composantes belges du parti vert européen, parce que, à mon avis, les Verts sont le mouvement qui peut le mieux promouvoir l'intérêt de tous, aujourd'hui et demain, au Nord et au Sud, sans distinction de race, de naissance, de sexe ou d’origine. Vivre ensemble, ce n'est pas toujours facile mais c’est passionnant.

Cette foi
s, comme pour des élections précédentes, je vous propose de voter pour les partis les plus à gauche et les plus éthiques présents dans les parlements. Je vous invite aussi, si vous avez un peu de temps, à consulter les programmes d'Ecolo et de Groen. Le programme complet d'Ecolo est ici et celui de Groen est ici.

Je connais de nombreux très bons candidats verts sur des listes un peu partout en Belgique. Choisir, c'est renoncer, je voterai notamment au niveau européen pour Philippe Lamberts et Saskia Bricmont, au niveau fédéral pour Alexis De Boe et Oriane Todts et au niveau régional bruxellois pour Alain Maron et Anne Herscovici.
Les verts dans les majorités et dans les oppositions sont loin d'être parfaits et parfois la volonté d'innovation s'émousse, la frilosité s'installe et l'efficacité est relative. Mais nous restons plus ancrés à gauche et plus souvent plus actifs, plus incisifs et plus porteurs de propositions. Là où des écologistes sont parlementaires ou ministres, ils s'investissent, généralement sans cumuler, abondamment et avec conviction. 

Inutile de nier qu'un groupement plus à gauche a aujourd'hui une place sur l'échiquier politique. Malgré des accents intéressants, il s'agit essentiellement d'une formation insuffisamment démocratique. Par ailleurs, son espérance de vie parlementaire est assez faible, à l'instar des autres formations d'extrême-gauche européenne qui viennent avec fracas et s'en vont sans laisser beaucoup de traces.

Et voici maintenant l'aspect le plus important puisque voter pour un parti, c'est d'abord voter pour un programme qui devra(it) servir de base à l'activité politique des prochaines années. Voici trois courts extraits des 808 pages du programme écologiste parmi des centaines de propositions:

A propos de l'enjeu majeur de la fiscalité:

Ecolo propose de globaliser les revenus en ajoutant à la déclaration d’impôt les revenus financiers et en les taxant via un même barème d’imposition progressif.
(...)

Dans le même objectif de renforcer la progressivité de l’impôt et en complément de la globalisation des revenus, Ecolo propose de réintroduire des tranches d’impôt supérieures à 50 % pour les revenus les plus élevés, à partir de 250 000 € imposables qui correspondent à la rémunération maximale du secteur public.

(...) une réforme de l’impôt doit ainsi rendre le système fiscal (...) mieux conçu pour favoriser les comportements vertueux et décourager les comportements néfastes. Que ce soit en matière d’environnement ou de financement de l’économie réelle, le système fiscal a une fonction incitative et une fonction dissuasive, fonctions qu’il convient de revoir et d’améliorer. Ecolo veut un système fiscal qui favorise la transition écologique de la société et le développement d’une économie durable, solidaire et riche en emplois convenables.


A propos de mon sujet favori (des deux prochains siècles :-)), une vie plus longue en bonne santé:

L’horizon politique d’Ecolo en matière de bioéthique. Face à la diversité des trajectoires technologiques possibles, les pouvoirs publics doivent organiser  le débat démocratique en prenant en compte leur pertinence dans un objectif de transition durable de nos sociétés. Certaines options technologiques doivent être renforcées lorsqu’elles permettent  aux femmes et aux hommes de vivre mieux, plus durablement, plus pacifiquement et plus longtemps. D’autres doivent pouvoir être abandonnées ou reportées, en application des principes  de prudence et de précaution. Par ailleurs, les discussions éthiques fondamentales doivent être abordées de manière non dogmatique

A propos de démocratie au niveau mondial, parmi les propositions relatives à la réforme de l'ONU:

Envisager la création à terme d’une assemblée parlementaire des Nations Unies afin de renforcer la nature démocratique, la responsabilité démocratique et la transparence de la gouvernance mondiale et de permettre une plus large participation des citoyens aux activités des Nations Unies. Le processus de création de cette assemblée doit associer les acteurs gouvernementaux et non-gouvernementaux.

En conclusion prospective:

Je vous invite aussi dès le lundi 26 mai 2014 à être exigeant vis-à-vis des partis et des élus. Et ceci en ne vous demandant pas seulement ce que les politiques peuvent faire pour vous mais aussi ce que vous pouvez faire pour que les élus participent à un monde plus solidaire.

Didier Coeurnelle
Citoyen bruxellois, belge, européen et surtout citoyen du monde, délégué syndical, écologiste, (techno)progressiste et quelques petites choses encore

jeudi 1 mai 2014

Plaidoyer progressiste et technoprogressiste du 1er mai pour une vie en bonne santé beaucoup plus longue pour tous (Ceci n’est pas un tract électoral du 22ème siècle)


Toute personne a le droit (...) de participer aux progrès scientifiques et aux bienfaits qui en découlent. Article 27 de la Déclaration universelle des Droits de l'homme.

Depuis le 1er mai 2013, l'espérance de vie en bonne santé a augmenté de près d'un trimestre dans le monde. La durée moyenne de la vie des hommes et des femmes en Belgique est maintenant de 80 ans. Des millions de citoyens de Belgique et du reste du monde qui seraient morts au cours des douze derniers mois sans progrès de santé et croissance économique coulent aujourd'hui des jours relativement paisibles.

Jusqu'à la première moitié du siècle passé au moins, le désir de progrès technique et le désir d'égalité sociale étaient liés. La gauche rêvait de lendemains qui chantent. Ces lendemains étaient faits de plus d'égalité, de plus de biens et d'un monde plus facile à vivre matériellement et technologiquement.

Aujourd'hui, malheureusement, les progressistes ne rêvent plus guère de progrès technique, sauf dans une certaine mesure pour les énergies renouvelables. C'est probablement dû notamment au traumatisme de l'échec de l'Union soviétique qui se réclamait du communisme et du progrès technique. Par ailleurs, le développement des pollutions et le réchauffement climatique ont mené beaucoup de progressistes à vouloir "renverser la vapeur" là où il fallait plutôt la purifier et donc orienter autrement. Il y a enfin la peur que les progrès augmentent les inégalités.

Pourtant, contrairement à ce que beaucoup pensent, l'accélération du bien-être est non pas moindre, mais plus grande dans les pays du Sud. La mortalité infantile qui était une source majeure de décès poursuit sa diminution. La pauvreté multidimensionnelle décroit rapidement.

Dans ce cadre de progrès humains globaux sans équivalent dans l'histoire de l'humanité, le téléphone mobile est passé en vingt ans du statut de bien de luxe à celui d'outil utilisé par la majorité des citoyens du monde. Un milliard de smartphones ont été vendus en 2013. Bien avant la fin de cette décennie, la majorité des citoyens devrait avoir accès à des mobiles connectés à internet. Une part énorme des connaissances collectives universelles sera accessible à une large majorité des habitants de la planète. Ceci pourra se faire presque sans coût et sans discrimination, surtout si les progressistes se mobilisent en faveur de progrès techniques pour tous.

Dans les développements à court et moyen terme, les (techno)progressistes pourraient exiger que chaque citoyen ait droit à un téléphone dit intelligent (avec des rayonnements faibles, mais avec des accès forts à des services collectifs). Ils pourraient proposer que Google et Wikipédia fonctionnent comme des services publics de plus en plus développés. Enfin, ils pourraient réfléchir à l'impact des imprimantes 3 D en termes d'accessibilité et de diffusion de biens.

Une gauche proactive devrait exiger des investissements publics importants pour permettre à tous de vieillir beaucoup moins. Aujourd'hui les différences entre espérances de vie au Sud et au Nord s'amenuisent. Mais si les résultats des recherches pour une meilleure santé et une vie plus longue ne sont pas publics, les progrès seront probablement d'abord réservés aux plus aisés, seuls capables de s'offrir les soins et de vivre là où la pollution et les particules fines sont moindres.

En 2014, les investissements publics en faveur de la longévité sont limités alors que Google et d'autres sociétés placent des sommes importantes et engagent des chercheurs renommés dans ce domaine. Cela crée un risque de renforcement des inégalités.

A l'inverse, chaque centime de financement public utilisé avec succès pour des progrès médicaux en matière de lutte contre les maladies liées au vieillissement peut bénéficier un jour à toute personne âgée. C'est donc l'investissement collectif le plus solidaire imaginable actuellement, un bénéfice potentiel pour des milliards de femmes et d'hommes sans distinction de nationalité, d'origine, de capacité financière,...

Une gauche favorable aux progrès devrait donc exiger des avancées technologiques collectives beaucoup plus rapides dans les domaines de la recherche médicale.

Il est vrai que ces progressions gigantesques ne résolvent pas (encore?) tous les problèmes de bien-être. Ceci s'explique notamment parce que l'abondance est un instrument insuffisant pour permettre le bonheur de tous. De plus, au-delà d'un certain niveau de confort matériel, la perception du bien-être se fait presque exclusivement par comparaison avec le niveau matériel des autres, lequel niveau progresse aussi. Il restera donc un jour à la gauche (et pas qu'à elle) à découvrir comment augmenter le bonheur dans une économie d'abondance où le lait et le miel couleront tellement à flot pour tous que cela ne suffira plus à nous satisfaire.

Pourquoi encore la gauche doit-elle être technoprogressiste? Pour développer l'égalité (radicale) du futur dans un monde où le travail tel que nous le connaissons sera de moins en moins nécessaire. Mais aussi parce que les progressions technologiques rapides comprennent des risques immenses dans les développements contemporains (pollutions, effets de serre, risques pour la vie privée, fracture numérique,...) mais également dans les développements à moyen terme. Ces risques, beaucoup moins souvent abordés, sont des risques existentiels liés à la maîtrise de plus en plus absolue de la structure du vivant, de la matière et peut-être à terme au développement de l'intelligence artificielle. Et le principe de précaution dans une société évoluant, ce n'est pas toujours arrêter les modifications technologiques, cela peut-être au contraire les accélérer pour sauver des vies et diminuer des risques.

Pour que le progrès technique ait le plus de chance d'être aussi un progrès tout court, pour que les lendemains extraordinaires soient aussi des lendemains qui chantent, un des éléments favorables est une gauche proactive, capable de faire primer paix, égalité, justice et souci du bien commun sur les intérêts financiers et matériels à court terme. Peu de politiques de gauche semblent l’avoir compris.

Il faut penser globalement pour agir localement. Il faut aussi penser à long terme pour agir à court terme. La question n'est plus de savoir si les progressions technologiques vont permettre une vie beaucoup plus longue en bonne santé, mais de réfléchir collectivement aux conséquences, de permettre à tous ceux qui le souhaitent de vivre plus longtemps et de maîtriser les risques. La science-fiction d'aujourd'hui, rêve ou cauchemar, voire plus probablement rêve et cauchemar, ne sera pas seulement la réalité de nos enfants, c'est aussi la nôtre.